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Le concept de la réincarnation vu par différentes religions.

La réincarnation (retour dans la chair) désigne un processus de survivance après la mort par lequel un certain principe immatériel et individuel (« âme », « substance vitale », « conscience individuelle », « énergie », voire « esprit ») accomplirait des passages de vies successives dans différents corps (humains, animaux ou végétaux, selon les théories). À la mort du corps physique, l’« âme » quitte ce dernier pour habiter, après une nouvelle naissance, un autre corps. Pour certaines personnes, du point de vue de leur religion, la réincarnation n’est qu’une illusion. Après la mort du corps physique, l’âme attend tranquillement le jour du dernier jugement pour être damner ou être ressuscité pour vivre éternellement. Mais pour d’autres, la mort ne signifie pas la fin mais juste le début d’un nouveau ‘’voyage’’ où cette âme est appelée à vivre dans un nouveau corps pour une nouvelle vie. Comment et quand se déroule ce processus ? C’est l’objectif de cet article.

  1. Origines antiques de la réincarnation

Il existe des descriptions de la réincarnation à différentes époques et dans différentes civilisations, notamment dans la pensée grecque chez Pythagore et Platon, dans l’Égypte antique, l’Afrique subsaharienne et en Extrême-Orient, où elle est au cœur de l’hindouisme, du jaïnisme, du bouddhisme, du sikhisme et du yézidisme. Un certain nombre de livres sacrés y font référence, elle est récusée par les courants majoritaires de deux religions monothéistes que sont l’islam et le christianisme (mais le judaïsme, le catharisme, les druzes et le rastafarisme adhèrent à la doctrine des réincarnations des âmes), pour lesquelles la notion de retour dans la chair apparaît dans la croyance au Jugement dernier et à la résurrection (le judaïsme, par exemple, conçoit ces doctrines différemment, laissant la place aux « réincarnations » – gilgoulim). Si pour certains auteurs  la réincarnation est une expérience suprasensible probablement admise par plus d’un milliard d’êtres humains (les hindous, les bouddhistes, les jaïns, les sikhs, les adeptes des religions tribales africaines auxquels s’ajoutent différents groupes spiritualistes) ; pour d’autres, moins nombreux, elle n’est qu’une erreur d’interprétation occidentale de concepts traditionnels mal assimilés.

  1. La réincarnation selon différents textes et courants
  • Yoga

Le yoga et d’autres courants hindous enseignent le moyen de parvenir à la libération, et chacun choisit la méthode qui lui convient le mieux parmi les écoles de philosophie indienne. Aujourd’hui, l’hindou, puisqu’il vit au kaliyuga, époque où le dharma est le plus corrompu, choisit la voie du Bhakti yoga ou de la dévotion (ce qui ne signifie pas forcément qu’il exclut d’autres moyens religieux ou philosophiques). D’autres voies du yoga (mārga) permettent également de se libérer du cycle des réincarnations, notamment le Karma yoga.

  • Dans le jaïnisme

La réincarnation est également présente dans le jaïnisme. Chaque être, animé ou inanimé, possède une âme (jīva) qui se réincarne jusqu’à atteindre la libération (kevala) lors d’une vie d’ascète.

  • Dans le bouddhisme

La réincarnation (punarbhava, renaissance) est une des caractéristiques du bouddhisme. Cependant, le bouddhisme en général ne croit pas en l’existence d’une individualité propre, d’une âme, ni d’un esprit, car ce qu’il appelle citta, « esprit, cœur », n’est pas une âme immortelle ; en effet, au concept hindouiste d’ātman, le Soi, le bouddhisme a opposé l’idée d’anātman, le non-soi, l’impersonnalité dont il fait une caractéristique de toute chose : il n’y a pas de soi qui se réincarne mais « chaque chose est sans soi ». Le bouddhisme propose, à la place d’une âme et d’un corps, la distinction de cinq agrégats d’attachement, skandha. Agrégat décrit l’individu comme un ensemble de phénomènes différents ; attachement insiste sur le fait que ces constituants sont pris pour un être, pour un moi, et conduisent à s’attacher à cette idée d’égo, là où il n’y a que phénomènes éphémères, impersonnels et insatisfaisants : ce sont les trois caractéristiques de tout phénomène conditionné.

Bien que l’expression « réincarnation » puisse figurer dans quelques traductions et soit devenue populaire en Occident avec les tulkus du bouddhisme tibétain, le terme le plus employé est celui de « renaissance ». Il y a bien, en effet, une continuité – la mort ne signifie pas que le conditionnement cesse. Le samsâra forme ainsi un cycle de vies qui s’enchaînent les unes après les autres selon la loi de causalité. La souffrance ainsi se perpétue de vie en vie ; mais selon Buddhaghosa, chaque vie ne dure, en réalité, qu’un seul instant. La notion de continuité se trouve explicitée par la coproduction conditionnée. Cet enseignement détaille les différents phénomènes dépendants les uns des autres et qui font que la souffrance se perpétue de vie en vie. Le karma est responsable de cette perpétuation. L’analogie de la mangue l’illustre ainsi : un noyau de mangue donne naissance à un nouveau manguier qui manifeste les caractères de la mangue d’origine sans que pour autant qu’un seul atome de cette mangue précédente ait été transmis. Le karma serait donc comparable au code génétique : une information transmise n’est pas une entité durable qui transmigre de corps en corps.

reinPour le bouddhisme chinois, tel que décrit dans le roman ésotérique, légendaire et historique La Pérégrination vers l’Ouest de Wu Cheng’en, l’ici-bas comme l’au-delà constituent deux formes d’illusion, d’irréalité, et même si cette vision de la réalité reste irréelle, elle aussi, c’est la seule base d’expérience que nous avons. Cette question de deux réalités est exemplaire des différentes approches philosophiques dans le bouddhisme ; si toutes ses branches distinguent une réalité purement conventionnelle et une réalité ultime (cf. Les Deux Réalités), l’analyse qui en est faite varie singulièrement. Serge-Christophe Kolm distingue le niveau de croyance populaire dans lequel la réincarnation est tenue pour une réalité du monde physique, alors que les niveaux plus élevés du bouddhisme, le bouddhisme profond, donne à ce concept seulement un sens de parabole, une façon imagée et simplifiée de définir un concept trop complexe pour être délivré aux fidèles inaptes à le comprendre.

  • Dans le judaïsme

Absente du judaïsme du second Temple, tant du Tanakh, que de la Mishna, que du Talmud ou encore des 13 principes de foi juive de Maïmonide, la doctrine de la réincarnation fait son apparition dans le judaïsme avec Anan ben David, réformateur karaïte perse du VIIIe siècle qui théorise la transmigration des âmes46. La plupart des commentateurs juifs médiévaux rejettent la doctrine – à l’instar de Saadia Gaon, Abraham ibn Dawd Halevi, Joseph Albo, Abraham bar Hiyya Hanassi, Avraham Maïmonide – ou l’ignorent – comme Juda Halevi ou Maïmonide. Par contre, l’idée apparait dans la Kabbale – la tradition mystique et ésotérique juive – dès ses premières expressions en Europe avec le Sefer HaBahir à la fin du XIIe siècle.

  • Christianisme ancien

Certains groupes ésotériques, spirites ou la théosophiques, nés aux alentours du xixe siècle en parallèle d’un intérêt grandissant pour l’occultisme, décrivent la réincarnation en affirmant s’appuyer sur divers éléments de doctrines religieuses et spirituelles à travers les âges et les lieux, aux nombre desquels ils incluent des courants chrétiens antiques.

Dans cette optique, Origène – un Père de l’Église dont la doctrine à ce sujet a été condamnée trois siècles après sa mort au Concile de Constantinople – a souvent été présenté comme « réincarnationniste » au prétexte qu’il admettait la préexistence des âmes dans une sorte de monde supérieure voire dans la pensée de Dieu. Il n’a cependant jamais enseigné la transmigration des corps, ni humains, ni animaux : c’est l’idée de la préexistence de l’âme au corps, et donc la dissociation des deux, que le concile entendait condamner.  S’il est vraisemblable que parmi les courants du christianisme ancien certains, à la marge, et particulièrement chez les gnostiques, ont du être influencés par la métempsycose platonicienne ou pythagoricienne, les chrétiens – qui se singularisent dans le monde grec dans la mesure où leur doctrine relève de la tradition de la transcendance – refusaient la croyance en des existences successives, un enseignement qui ruinerait les fondements de leur croyances, notamment la résurrection, ainsi qu’en témoigne l’apparition dès le IIème  siècle de traités sur la résurrection. Il est à cet effet notable que le christianisme syriaque d’Inde, d’une autonomie et d’une tradition assez antiques, bien que dans un environnement hindou, se soit toujours refusé à la croyance en la réincarnation.

  • Catharisme

Au Moyen Âge, les cathares, influencés par le gnosticisme, entend renouer avec la pureté originelle du christianisme et remporte un certain succès avant d’être combattus par l’orthodoxie dominante. Certains cathares – essentiellement ceux qui évoluent jusqu’au dualisme absolu – en viennent, dans une optique théologique qui cherche à innocenter Dieu du mal jusqu’au refus total du concept d’Enfer, à envisager une transmigration des âmes. Ainsi, le terme « réincarnation » est anachronique et non-adapté au monde médiéval. Cette croyance impliquera pour eux le végétarisme. Le catharisme se distingue du reste des courants chrétiens par la valeur absolue qu’il donne à la prohibition du meurtre, et donc par le fait qu’il l’étend aux animaux susceptibles d’avoir reçu une âme céleste.

  • Dans l’islam

La réincarnation ne figure pas non plus dans l’islam orthodoxe. Mais quelques courants chiites minoritaires tels que l’ismaélisme, influencés par le néo-platonisme, croient en la réincarnation (tanasukh). De même pour certains courants soufis.